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Un homme à la mer

Un matin de janvier. Le petit oiseau bleu cher à Twitter m’informe qu’un homme est porté disparu après être sorti pêcher en mer au lever du soleil.

Une vedette est retrouvé échouée sur la plage à quelques kilomètres de chez moi, la coque orientée vers le ciel et sans personne à son bord.

Le bateau appartient à l’homme porté disparu, quelqu’un de très connu et fortement apprécié dans la région. Mais que s’est-il passé ?


L’océan est un peu agité ce jour là. De gros nuages gris flottent au dessus de ma tête et le vent est frais. Je remonte la fermeture éclair de ma doudoune jusqu’au menton pour ne pas risquer d’attraper froid.

Je suis là, immobile sur le sable, les deux mains enfouies au chaud dans les poches de ma veste, et j’observe la scène qui se joue devant moi.

Il doit être aux alentours de 15h de l’après-midi. Il n’y a pas grand monde sur la plage, ce qui est plutôt normale à cette période de l’année, surtout en début de semaine.

Des hélicoptères tournent inlassablement dans le ciel dans l’espoir d’apercevoir le pêcheur en détresse à la surface de l’eau. Au loin, un navire participe également aux recherches.

Les vagues sont particulièrement puissantes. La scène est inquiétante et pourtant, le mouvement régulier de la houle à la surface de l’eau donne un côté réconfortant à l’ensemble. Les lignes sont belles.

Un peu plus loin sur ma gauche, un 4×4 des pompiers stationne sur le sable. Quatre ou cinq hommes se tiennent juste à côté du véhicule, le regard tourné vers la mer.

Un autre prend un peu de hauteur en escaladant l’un des nombreux rochers battus par les eaux. Accroupi sur le caillou, il scrute l’horizon à la recherche du moindre signe de vie.

Plus les heures passent, et plus les chances de retrouver cet homme vivant s’amenuisent. Lorsque l’on est livré à soi-même en pleine mer, qui plus est dans une eau si froide, nos chances de survie sont malheureusement très faibles.

L’atmosphère qui règne sur ce bout de de plage est étrange, mélancolique. Le tableau ne donne pas envie de sourire. Je pense à ce pêcheur, qui était aussi un passionné de surf, parti de bon matin pêcher le chipiron à bord de son bateau comme il en avait l’habitude.

J’essaie d’imaginer ce qui a bien pu se passer tout là bas, au large de cette mer qui nous fait tant rêver. Quelque chose de terrible, sans doute…


Je suis resté une bonne heure à observer la mer, debout sur le sable. Moi aussi, j’avais encore l’espoir que toute cette histoire se termine bien. Mais il arrive parfois que la mer décide de se mettre en colère, et alors, l’homme ne peut pas faire grand chose d’autre que d’accepter…

Dès le lendemain matin, j’ai entendu à nouveau le bruit des hélicoptères. À cet instant, je savais que l’homme à la mer n’était sans doute déjà plus de ce monde. L’océan avait choisi de le garder avec lui, peut-être pour toujours.

Je ne connaissais pas cet homme, mais aujourd’hui, je pense à lui. Je pense à sa famille et à ses proches, à la peine qu’ils doivent ressentir. Comment regarderont-ils la mer désormais, celle qui vient de leur enlever l’un des leurs ?

Peu avant la tombée de la nuit, alors qu’ils passaient à proximité d’un grand îlot d’herbe des Sargasses qui se soulevait et ondulait dans la houle comme si la mer faisait l’amour sous une couverture jaune, une dorade mordit à la petite ligne de l’arrière. Le vieux l’aperçut quand elle sauta. Elle se tordait, elle donnait de furieux coups de queue. C’était un vrai lingot d’or dans le soleil rasant.

— Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer.

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