Thomas Gaudex

Writer & Editor

Silence

C’était en début d’année, nous avions convenu de nous retrouver à Paris. Elle m’avait proposé de la rejoindre sous la devanture d’un restaurant à deux pas de la station de métro Châtelet les Halles. Je savais qu’elle avait pris soin de réserver un petit coin au calme pour que l’on puisse discuter tranquillement à l’écart de l’agitation parisienne.

Nous avons beaucoup ri ce soir là. C’était doux et joyeux. Elle me parlait de son petit monde à elle : son copain, ses parents, sa petite sœur et son grand frère. Je lui posais quelques questions sur son nouveau travail dans lequel elle semble plus épanouie aujourd’hui.

À un moment, elle me dit :

Tu te rends compte, ça fait quand même presque trente ans que l’on se connaît ?

Moi, avec un sourire malicieux :

Oui je me rends compte…

Je n’ai pas eu besoin d’en dire plus. Elle s’est mise à sourire elle aussi.

Un couple dînait à la table juste à côté de nous. La jeune fille avait un visage de poupée, la mine du garçon semblait indiquer qu’ils devaient avoir tous les deux dans la vingtaine, tout au plus.

On ne les entendait pas beaucoup, la demoiselle semblait fuir constamment le regard du bonhomme et passait le plus clair de son temps les yeux rivés sur son assiette de pâtes qu’elle allait d’ailleurs à peine toucher.

On voyait bien que le bougre faisait tout pour tenter d’attirer l’attention de sa belle, mais celle-ci avait définitivement choisi de se concentrer sur son plat de nouilles qui fumait juste devant elle.

Tout laissait à penser qu’il s’agissait de leur première fois. Leur gêne mutuelle était évocatrice. C’était plutôt mignon à voir, mais surtout très drôle.

Nous avons éclaté de rire lorsqu’ils se sont éloignés après avoir quitté leur table. Nous avions remarqué la même chose mon amie et moi. Ultime tentative de séduction pour notre joyeux luron, lorsqu’il passa sa main dans le dos de la miss pour l’accompagner dans la descente des marches qui menaient vers la sortie du restaurant.

J’imagine bien la détresse du garçon après avoir laissé s’envoler son date tant attendu sur un simple : “Bon ben c’était très sympa cette soirée, rentre bien !” . En bon gentleman, il avait fait son maximum pour la séduire. En retour, elle ne lui avait pas décroché un mot, en plus de n’avoir rien mangé !

Nous avons poursuivi notre repas jusqu’au dessert, avant de quitter le restaurant un peu plus tard dans la soirée, le ventre bien rempli. Elle m’a proposé de marcher un peu avant de reprendre les transports en commun.

Nous nous sommes dirigés vers le centre Georges-Pompidou. Par moment, elle passait son bras sous le miens, comme pour me signifier un peu plus sa présence, ou alors pour me faire comprendre qu’elle serait toujours là pour moi. Nous étions bien.

Je lui ai dit au revoir sur le quai du RER, et puis nous sommes rentrés chacun de notre côté, heureux de la soirée que l’on venait de vivre.

Lorsque nous nous sommes quittés ce soir là, nous ne pouvions imaginer que quelques heures plus tard sa vie serait bouleversée à tout jamais…

Deux jours après nos retrouvailles, elle m’annonçait que son père venait tout juste de rejoindre les étoiles.

Une décharge électrique traversa tout mon corps à ce moment là. J’étais sous le choc, abasourdi par la terrible nouvelle que je venais d’apprendre.

Je devais malgré tout réussir à trouver les mots. Les mots pour lui dire. Mais que peut-on dire dans ces moments là, lorsque l’on sait qu’à l’autre bout du fil un cœur vient de se briser en mille morceaux ?

Le sentiment d’impuissance que j’ai ressenti était immense. Son petit monde venait de s’écrouler et je ne pouvais rien faire. Son petit cœur si chaud quelques jours auparavant venait de subir ce que la vie peut infliger de pire.

On dit que le temps adoucit les peines… Ce dont je suis sûr, c’est que je serai toujours là pour elle, quoi qu’il arrive.

La vie est parfois comme cela : fragile, imprévisible et cruelle. Tout ne tient qu’à un fil, et puis un jour, le fil cède, sans prévenir. Alors que l’on croyait avoir le temps, celui-ci se fait la malle et nous plonge dans l’obscurité totale.

Le temps de la mélancolie.

La règle est fixée d’avance. Le temps nous est compté, et nous devons apprendre à vivre avec cette certitude ancrée en nous.

Et si nous modifions le rapport que nous entretenons avec le temps ? Ne serait-ce pas là un moyen d’apaiser nos souffrances lors des moments difficiles ?

Dans le dernier numéro du 1, il est question du temps. Le sujet est posé : Est-il urgent de ralentir ? Nous n’avons jamais eu autant de temps libre, et pourtant les heures semblent disparaître à vue d’œil dans une course sans fin. Nous manquons de temps.

Prendre conscience de la valeur du temps, s’arrêter et réfléchir. Prendre le temps pour comprendre et vivre en paix. Prendre le temps pour mieux se retrouver avec soi-même et avec les autres, ceux que l’on aime.

Stopper cette course en avant qui nous mange à petit feu et qui nous fait passer à côté des choses essentielles de la vie. Ralentir. Ralentir pour mieux apprécier le temps dont nous disposons, à chaque instant. Parce que c’est la seule chose qui compte.

Le temps de l’amour.

Mieux vaut le consacrer à aimer. Retrouver le temps de faire l’amour. D’aimer sa femme, ses enfants, ses parents.

— Gilles Vernet, à propos du temps, Le 1 N°185.

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